La Lettre : Ce Pont Inestimable du Passé

Il y a vingt cinq ans, en Guinée, la lettre était bien plus qu’un simple moyen de communication : c’était un lien précieux entre les familles, un messager de nouvelles, un vecteur d’émotions. À une époque où le téléphone était très rare et l’internet quasi inexistant, chaque enveloppe scellée portait une part d’histoire, une voix lointaine qui traversait le temps et l’espace.
Aujourd’hui pendant que j’écoutais le prédicateur RACHID ELJAY, où dans un passage il parlait de la lettre, soudain, je me souviens d’un jour en particulier :
- Un dimanche matin ensoleillé, alors que nous étions en vacances au village. Mon père, resté à Conakry, avait envoyé une lettre accompagnée d’une somme d’argent destinée à la famille. Comme d’habitude, feu Koto Alhaji (que la terre lui soit légère), l’intellectuel de Fello (district de Porédaka, d’où est venue ma mère et où j’aimais rester pendant mon séjour), était censé lire et traduire le message avec sa voix remplie de sagesse. Mais ce jour-là, il était absent.
L’attente devenait pesante, et maman, impatiente de savoir ce que contenait la lettre, hésitait à me la confier. À ses yeux, il ne suffisait pas de savoir lire pour décoder une lettre : il fallait une certaine sagesse, de l’expérience et surtout, un âge avancé.
Voyant son hésitation, je lui lançai un sourire malicieux avant de lui dire :
— Néné, vous doutez que je puisse traduire cette lettre correctement ? Donnez-la-moi, je vous promets d’être sérieux et concentré.
Un peu sceptique, elle finit par me la remettre. C’était mon moment. Pour la première fois, j’allais tenir ce rôle si important, celui du lecteur et traducteur officiel.
Une Traduction Qui Bascule
Avec une fierté immense, je déchiffrai chaque phrase, prenant soin d’imiter la prestance de koto Aladji, lorsqu’il lisait les lettres. Je voyais maman me fixer (oui, j’ai encore son regard dans mon cœur), partagée entre surprise et admiration. Mais à force de me sentir pousser des ailes, je fis une erreur qui allait tout bouleverser.
Parmi les consignes de partage de l’argent, il y avait un cadeau destiné à mon homonyme, Ban Maoudo Ibrahima, frère ainé de mon père et son complice de toujours. Mon père lui avait réservé une somme, une aide précieuse pour lui en ce moment difficile. Mais dans mon excès de zèle, je modifiai sans m’en rendre compte le montant en 100 000 francs guinéens, ceci en n’ayant pas respecté une virgule (n’est-ce pas le français n’est pas ami de quelqu’un? rire !!!).
Un simple 100 000 fg, une faute qui changea tout.
Sans le savoir, j’avais causé une petite révolution. Rire!!! Mon homonyme, qui traversait une période un peu compliquée, se demandait justement comment boucler certaines dépenses urgentes. En recevant cette somme inattendue, il fut envahi par une immense joie.
“Dieu ne fait rien pour rien”, aimons-nous le dire n’est-ce pas ? Une erreur bienvenue et qui suscita de longue bénédiction pour le donateur qui est bien sûr son frère Tanou (Puisse Dieu continuer à le bénir pour tout ce qu’il fait à sa famille)
La Découverte de Mon Erreur
Une semaine plus tard, maman, en revoyant les comptes, se rendit compte qu’il manquait une somme importante. Elle en parla à papa, qui, perplexe, me demanda de relire la lettre.
En reprenant ma lecture, mon erreur me sauta aux yeux. J’étais figé, redoutant la réaction de mon père.
Contre toute attente, aucune sanction n’en découlera et plutôt il esquissa un sourire à notre retrouvaille avant de me dire calmement :
“Ne t’inquiète pas. Cette erreur, pour une fois, est tombée à pic. Mais la prochaine fois, concentre-toi bien.”
Ce fut une leçon mémorable. Non seulement j’avais appris l’importance de l’attention dans la lecture, mais j’avais aussi découvert qu’une simple lettre pouvait, parfois, alléger les fardeaux d’un homme en détresse, même par erreur.
L’Âme des Lettres d’Autrefois
À cette époque, la lettre était plus qu’un morceau de papier : c’était un événement. Recevoir une lettre, c’était rassembler la famille autour d’une voix lointaine, c’était s’impatienter à l’idée de savoir ce qu’elle contenait. Chaque mot était pesé, chaque message portait une intention profonde.
Les lettres servaient à tout : donner des nouvelles, annoncer des mariages, informer d’un décès, transmettre des bénédictions ou, comme dans mon cas, orchestrer la répartition de l’argent familial. Leur arrivée créait une agitation joyeuse, une émotion qui, aujourd’hui, a disparu avec l’instantanéité des messages numériques.
Si aujourd’hui, les téléphones et l’internet ont révolutionné nos échanges, ils ont aussi effacé cette attente fébrile, cette émotion de décacheter une enveloppe et de découvrir l’écriture tremblante d’un être cher.
Mais pour moi, cette journée restera gravée à jamais : le jour où, sans le vouloir, j’ai soulagé un proche grâce à une simple lettre… et une petite erreur de calcul.